Un Livre De Martyrs Américains de Joyce Carol Oates

Chronique de Amélie

2 novembre 1999 : Luther Dunphy, chrétien, militant pro-vie met fin à celle de Gus Voorhees, athée, médecin pro-choix.

Illustrés par une dévotion qui confine à l’aveuglement, de part et d’autre, Joyce Carol Oates nous offre deux visages d’une Amérique résolument divisée. Deux visages d’hommes qui se regardent l’un l’autre dans un miroir déformant où certains traits se confondent quand d’autres paraissent diamétralement opposés. Chacun farouchement convaincu d’une cause plus grande que sa vie et prêt à la sacrifier sur l’autel de ses certitudes.
Mais au delà de ces visages de façade, ce sont leurs familles, spectatrices impuissantes de ce drame et victimes aux premières loges, que l’autrice nous offre de suivre. On y retrouve cette dualité, ce miroir déformant et son reflet déroutant toujours, mais à une échelle plus nuancée qui se veut plus humaine en comparaison aux figures « héroïques », dans leurs milieux respectifs, des deux pères de famille.

Il est intéressant de remarquer que, si le conflit se porte sur une thématique aussi féministe que le droit des femmes à disposer de leur corps, l’autrice a choisi deux hommes comme figure de proue de chaque camp. Je ne peux m’empêcher d’y voir une savoureusement subtile et pertinente ironie.
Cela ne l’empêche pas de faire la part belle aux femmes, et notamment à Naomi et Dawn les filles Dunphy et Vorhees. Une nouvelle génération de femmes, incarnant la reconstruction dans un monde dépourvu de repères, un monde sans père et par conséquent sans paternalisme où tout est à conquérir pour et par soi-même.

L’alternance de points de vue est salutaire. Je n’ai pu m’empêcher de penser à ma lecture de « Fille noire, fille blanche » dans laquelle le point de vue unique m’avait un peu laissée sur ma faim. On retrouve d’ailleurs cette même mise en perspective d’une famille croyante très pratiquante et d’une famille athée socialo-progressiste engagée.

L’écriture respecte une totale neutralité de ton, on ressent donc à juste titre une certaine gêne lorsque l’on erre dans les pensées de Luther Dunphy. C’est sûrement à cela que tient aussi un roman réussi. Il vous malmène parfois pour mieux vous ébranler. J’ai tout de même l’impression que c’est une neutralité qui se borne à la posture d’écriture, car on perçoit tout de même dans la structure même des personnages un certain engagement sous-jacent et salutaire.

Un roman soigné dans un style accessible pour une lecture captivante et persistante. 

Cette lecture valide :

La consigne n°8 du défi Les expressions gourmandes

A propos du livre :

Résumé : 2 novembre 1999. Luther Dunphy prend la route du Centre des femmes d’une petite ville de l’Ohio et, se sentant investi de la mission de soldat de Dieu, tire à bout portant sur le Dr Augustus Voorhees, l’un des « médecins avorteurs » du centre. De façon éblouissante, Joyce Carol Oates dévoile les mécanismes qui ont mené à cet acte meurtrier. Luther Dunphy est à la fois un père rongé par la culpabilité car responsable de l’accident qui a causé la mort d’une de ses filles, et un mari démuni face à la dépression de sa femme. Pour ne pas sombrer, il se raccroche à son église où il fait la rencontre décisive du professeur Wohlman, activiste anti-avortement chez qui il croit entendre la voix de Dieu. Comme un sens enfin donné à sa vie, il se sent lui aussi chargé de défendre les enfants à naître, peu importe le prix à payer. Dans un camp comme dans l’autre, chacun est convaincu du bien-fondé de ses actions. Mené par des idéaux humanistes, Augustus Voorhees, le docteur assassiné, a consacré sa vie entière à la défense du droit des femmes à disposer de leur corps. Les morts de Luther et d’Augustus laissent derrière eux femmes et enfants, en première ligne du virulent débat américain sur l’avortement. En particulier les filles des deux hommes, Naomi Voorhees et Dawn Dunphy, obsédées par la mémoire de leurs pères. La puissance de ce livre réside dans l’humanité que l’auteure confère à chacun des personnages, qu’ils soient « pro-vie » ou « pro-choix ». Sans jamais prendre position, elle rend compte d’une réalité trop complexe pour reposer sur des oppositions binaires. Le lecteur est ainsi mis à l’épreuve car confronté à la question principale : entre les foetus avortés, les médecins assassinés ou les « soldats de Dieu » condamnés à la peine capitale, qui sont les véritables martyrs américains ? Joyce Carol Oates offre le portrait acéré et remarquable d’une société ébranlée dans ses valeurs profondes face à l’avortement, sujet d’une brûlante actualité qui déchire avec violence le peuple américain.

Roman de 859 pages – se le procurer

Le mot de Sally Rose

Merci beaucoup pour ce partage Amélie. Il est dans ma PAL, j’ai hâte ! 😊

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s